Faire le point

Je n’avais rien prémédité, tout s’était passé en quelques secondes. Il en était resté interdit, droit sur sa chaise, interloqué. Il s’était enfin arrêté de parler et cela me suffisait. Je n’insistais donc pas et me rasseyais, bien calé, au fond de ma chaise. Je voulais savourer ce moment qui n’allait probablement pas durer, ce silence qui soulageait. Les bras croisés, je le regardais, impassible et curieux de la suite, de ce qu’il allait décider. J’essayais de deviner ses pensées tandis qu’il me regardait, ses yeux ronds comme des soucoupes et sa bouche légèrement ouverte. Il ne bougeait pas, n’émettait aucun son. Cela lui donnait un air idiot, comique et cruel contraste avec l’attitude qu’il m’avait opposée jusqu’ici.

En dehors de la pièce où nous nous trouvions, la vie continuait son cours. Des gens se levaient et s’asseyaient, décrochaient leur téléphone ou pianotaient sur leur clavier. Nous, nous étions comme les deux personnages d’un film d’auteur minimaliste qui auraient tenté de jouer une scène seulement composée de regards appuyés. Je décidais de ne pas interrompre cette pause, je voulais nous laisser réfléchir. Pourquoi diable en étions-nous arrivés à cet extrême là ? Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse finir ainsi.

Je ne comprenais vraiment pas d’où m’était venue cette soudaine inspiration et je peinais à réaliser ce que j’avais commis. Hier soir encore, j’étais avachi comme une crêpe sur l’inconfortable clic-clac de mon petit appartement. Je butais mollement, épuisé par le stress, sur le triste constat de mon malheur. La vie me paraissait laide et je vivais mes semaines comme une succession d’apnées dans des tunnels longs et étroits. Tout me déprimait et je me laissais dériver dans une dangereuse passivité, ressassant mon mal-être.

Constitutionnellement, j’étais libre, j’aurais pu dire stop et partir. Mais quelque chose me retenait envers et contre moi, je ne pouvais me résoudre à lâcher prise. Dès que l’idée se manifestait, je trouvais mille raisons de reculer, de ne pas sauter le pas. La décision d’arrêter s’accompagnait immanquablement d’un sentiment d’échec qui me tétanisait. J’endurais donc, me condamnant à « tenir bon », abandonnant mon sort au temps. Les conseils de mon entourage se limitaient le plus souvent à des poncifs éculés qui m’enfermaient dans une inextricable solitude. A les écouter, il fallait que je reprenne le dessus, que je relativise, la vie était faite d’obstacles, c’était la meilleure manière d’apprendre, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat.

Acculé dans cette impasse, je glissais lentement dans une forme de dépression. Chaque semaine me paraissait plus dure que la précédente et m’affaiblissait plus encore. Je m’enlisais dans une spirale néfaste qui sapait mon ego, seul un espoir fataliste me faisait avancer. Bref, je ne tenais plus à grand-chose, je « tenais mal ».

La situation ne s’améliora évidemment pas et je me sentais proche de la noyade émotionnelle quand il me convoqua ce matin pour « faire un point ». Sans surprise, le point en question prit la forme d’un énième réquisitoire. Rien de ce que je faisais ne trouvait grâce à ses yeux, tout était nul, moi y compris.

Autant j’avais fini par m’habituer à la répétition de ses piques blessantes et de ses remarques acerbes, autant cette diatribe énoncée sur un ton comminatoire me fit l’effet d’un choc qui réveilla quelque chose au plus profond de mon être. Je sentis alors une incroyable force m’envahir et je me vis lui répondre avec une fermeté que je ne me connaissais pas. Non, on ne pouvait pas continuer ainsi, il n’avait pas le droit de me parler de cette manière, je ne me sentais pas respecté.

Si la vigueur de ma réaction le surprit un instant, il ne s’arrêta pas et répliqua au contraire avec une agressivité redoublée. J’étais immature, j’avais la susceptibilité mal placée, je ne comprenais décidément rien à rien…

Il n’eut pas le temps de finir son énumération car je me levais de ma chaise et d’un geste ample et relâché du bras droit, je lui collais une gifle nette et précise. Ce fut limpide, presque aussi beau que le coup droit d’un tennisman. Je ne l’avais pas blessé mais la surprise l’avait totalement saisi.

J’avais giflé mon patron, mon supérieur hiérarchique. Cette gifle s’était imposée à moi comme l’unique option. Pour rompre cette relation destructrice, ce système qui me tenait bâillonné. J’aurais pu simplement démissionner mais partir ainsi signifiait la précarité et surtout la défaite, celle d’avoir cédé face à ce que je considérais comme une profonde injustice.

Mon manque de confiance et d’expérience m’avait porté préjudice, je n’avais pas pu me défendre à armes égales face à un puissant qui savait user, des mots pour déguiser sa violence, et des règles pour manipuler à dessein. Cette gifle était le sursaut de mon amour-propre blessé, le refus d’accepter les mots de celui qui voulait me persuader de ma nullité totale et définitive. Un cri viscéral contre le pouvoir qui abuse.