Las



Couverture - Las

Il était las, accablé par la pesanteur. Il venait d’ouvrir péniblement les paupières et l’agression de la lumière le rendit immédiatement aigri. Quelle violence de réveiller un corps, cette masse pesante à mouvoir. Chaque matin, le même cinéma. Besoin de pisser. Et ce réveil qui sonne sans jamais s’épuiser, foutue électronique sadique.

Patrick est barman au Café de la Place, à 50 mètres de la Mairie de Charenton-le-Pont. Depuis 5 ans, 11h-18h, du lundi au vendredi, derrière le zinc. Il habite juste en face, rue de la République, et il y a un Monoprix, juste à côté du café. Tout est à proximité, ça lui évite de perdre du temps.

Le seul problème est que son appartement donne sur une rue passante. Les automobilistes foncent et c’est bruyant. Patrick a pourtant écrit deux fois à Monsieur le Maire pour demander de réfléchir à la création de ralentisseurs type dos d’âne. Ralentir, ça ferait du bien à tout le monde. Toujours pas de réponse.

Le deuxième réveil se met à gueuler, il faut se lever, le bruit est odieux et on ne peut l’arrêter du lit. Stratagème sans lequel Patrick ne se lèverait pas. Il râle, son pied droit s’encastre dans celui de la table basse, la journée commence péniblement. Putain de corps qu’il faut remplir et vider tout le temps.

Son boulot est confortable, il tire les bières et prépare les cafés au percolateur. La tireuse et le perco, c’est son domaine, il les connait par cœur et les bichonne tout le temps. Sa dextérité à les utiliser le rend d’ailleurs assez fier.

Patrick est sous la douche, étape nécessaire de son laborieux rituel matinal. Le timing est précis, il se passe 12 minutes entre le deuxième réveil et le laçage de ses chaussures puis 4 minutes supplémentaires entre le seuil de son immeuble et le café. 10h59, il prend son service.

Le patron fait l’ouverture à 7h et part à 11h30 pour revenir vers 17h30. La fermeture est selon l’humeur, généralement 20h30. Jean, le cuistot, prépare le service du midi vers 10h et finit à 15h. Mélanie, la serveuse, arrive à 11h30 et repart à 15h. Patrick est donc seul au café entre 15h et 17h30.

Le lieu est propre mais vieillissant. Rien n’a changé depuis 1987, le zinc en zinc, les tables formica, les chaises en sky et métal. Tapisserie géométrique, orange et marron. Et un grand miroir derrière le bar. Un saloon moderne sans crachoir ni revolver. Il manque aussi le piano mais RTL2 fait le boulot, la pub en plus.

Le demi est à 2,60€ TTC et l’express à 1,10€ TTC. On ne sert que de la 1664, c’est plus simple. Et on offre les cacahouètes quand il y en a. Pour déjeuner, c’est le menu du jour. Œuf mayonnaise, assiette de crudités ou soupe en entrée ; une viande ou une quiche et un accompagnement en plat du jour ; crème caramel, gâteau au chocolat ou tarte aux fruits pour le dessert. 11,50€ TTC entrée/plat ou plat/dessert. 13€ TTC la formule complète. Aujourd’hui, c’est blanquette de veau avec riz et carottes.

La clientèle. Les employés municipaux, les gens du coin et quelques hipsters égarés. C’est une affaire familiale qui roule bien, le patron est là depuis toujours. 52 ans mercredi dernier.

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11h12, voilà Gontran, le Parisien sous le bras. Poignée de main, double expresso. On lit les titres. 11h30, Mélanie débarque, jeans fluo et débardeur blanc, sa fraicheur exubérante réveille le café. Quelques minutes plus tard, le patron leur laisse la boutique sans trop de simagrées.

Le café embraye sur sa musique habituelle. Les bruits de vaisselle, les talons de Mélanie et les casseroles de Jean. Le joyeux tintamarre des clients qui lancent des volées de bonjours à la cantonade comme si le monde se mettait en branle chaque matin pour de nouvelles et incroyables aventures. Comme si aujourd’hui allait être différent de demain.

14h30. Le service se termine avec les derniers clients qui finissent leur café. Moi, Patrick, je m’occupe des dernières additions puis vais me chercher un plat du jour en cuisine où Jean et Mélanie flirtent entre éclaboussures et éclats de rire. La blanquette est bonne.

15h. Mes deux collègues partis, je reste seul avec le bruit des voitures de la grande rue. Je bichonne mon perco tranquillement quand la porte s’ouvre dans mon dos, quelqu’un entre. Rapide coup d’œil dans le miroir, la silhouette est élancée, le visage à demi caché sous une capuche de sweat. La demoiselle demande un café, l’accent est intriguant. Américain, je présume.

Je prépare le café et me retourne pour le servir. La capuche est retombée sur ses épaules, Cameron Diaz est assise au bar. La béatitude m’envahit. Elle sourit un merci hollywoodien qui me fait palpiter du cœur et gondoler des jambes. Paniqué, je lance, dans une fulgurante et brillante inspiration, « Welcome in Charenton ! ». La classe internationale.

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Le décor est posé et moi dedans. Il est 15h17 à l’horloge de la Mairie de Charenton et Cameron Diaz prend un café sur mon zinc. What the fuck ! Elle lance un regard interrogateur à mon t-shirt, je baisse les yeux et vois avec hébétude que je porte celui de THE MASK. Stupeur et tremblements.

Je relève les yeux en réfléchissant à la bonne réaction. Mon cerveau est en mode poisson rouge, 60 secondes de mémoire vive. Je n’imagine que deux options : réitérer le désormais fameux « Welcome in Charenton ! » ou le grand sourire béat. J’opte pertinemment pour la deuxième. Grand moment intense.

Fernand entre. Le doyen des habitués, 82 ans et une énergie joviale. Je saisis l’occasion de retrouver un peu de contenance et reprend mon rôle. Un demi panaché et un millionnaire. 4,20€ TTC. Fernand est en forme, j’ai droit au compte rendu complet des derniers travaux de la rue de Paris. Apparemment les ouvriers prennent trop de pauses pendant leur journée.

Il finit par partir tout en prenant soin de saluer Cameron qu’il n’a aucunement reconnue. Je crois que Cameron n’a pas non plus reconnu Fernand. Et moi je me retrouve seul face à l’héroïne de THE MASK sans le masque et ses superpouvoirs d’improvisation. Soupir intérieur et inspiration divine. Je lui propose un verre d’eau qu’elle accepte. Sourire soulagé. Je le remplis et le pose d’une main tremblante. Sourire gêné.

Après d’interminables secondes, elle finit par prendre les devants et me demande où est le bois de Vincennes, elle veut s’y promener. Je m’empresse de lui répondre, comme un élève interrogé par sa maitresse. « Vous devez prendre la rue de Paris, celle qui est en travaux, en face du café, et tourner à gauche au bout. Vous apercevrez alors le bois. » Elle me regarde avec ses grands yeux écarquillés.

J’ai parlé trop vite, elle n’a pas compris. Je m’excuse, prends une grande inspiration discrète et me mets à la hauteur de l’enjeu. Concentration extrême. « So, you have to go there (je lui montre la rue de Paris du doigt à travers la vitrine) and turn to the left. Then you can see the wood. » Accent misérable mais je garde un sérieux que j’espère professionnel. Elle sourit, le regard rieur. Je rougis, le regard ballot.

Cameron me remercie et demande l’addition. 1,10€ TTC, je luis dis. Elle me tend un billet de 5€ tout neuf et se lève pour partir. La porte se referme et je la vois s’éloigner, rue de Paris, en remettant sa capuche. A ce moment, les enceintes diffusent « Un autre monde » de Téléphone. « Je rêvais d’un autre monde / Où la terre serait ronde / Où la lune serait blonde /Et la vie serait féconde »

Effet hollywood chewing-gum garanti. Le soleil inonde le café de sa lumière automnale et je me sens propulsé dans un film où la mise en scène accompagnerait chacune de mes inspirations. Le café semble avoir déménagé à Notting Hill, haut lieu du romantisme. Je suis gonflé à bloc.

Alors que je danse nonchalamment sur Téléphone en nettoyant mon perco, mon regard rencontre le miroir. Je me vois alors dandinant comme si j’attendais mon tour à la pissotière. Atterrissage forcé dans la réalité. Un autre monde.

Gueule de bois. Comme si j’étais passé à côté d’une grande rencontre qui aurait dû changer le cours de mon existence. Elle est pour moi le fantasme absolu, la cool attitude incarnée, rayonnante et rigolote. Et là, on se retrouve face à face et je n’ai rien trouvé de mieux à lui dire que « Welcome in Charenton ! ». Splendide.

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Quelques minutes passent et je finis par me demander si je n’ai tout simplement pas débloqué. Cameron Diaz venant boire un café, seule, dans une brasserie vieillotte de Charenton-le-Pont. Impossible, j’ai complètement halluciné. Ça devait être une américaine qui lui ressemblait… ça reste improbable mais un peu moins. Je finis par me ranger à cette option, histoire de ne pas devenir fou.

16h32. La dream-team de la maréchaussée et les piliers des services municipaux débarquent. J’envois une quinzaine de demis en moins de 5 minutes et sors les cacahouètes. Le café prend vie, ça discute fort et ça s’interpelle, joyeux bordel. Tout y passe, les derniers potins sur Monsieur le Maire, la prochaine visite de l’équipe municipale de Trowbridge (Royaume-Uni) pour fêter le jumelage, l’avancement des travaux de la rue de Paris. J’apporte mon grain de sel, merci Fernand.

J’aime bien ces moments de vie. Un café, c’est un petit monde routinier à l’atmosphère familière. On y rejoint quelqu’un ou on vient y passer un moment. On y parle de ce qu’on veut et on y oublie ce qui nous emmerde. Le temps d’un verre.

17h19. La première vague commence à partir en ordre dispersé après la deuxième tournée. Ceux qui ont eu une journée pas facile en prennent une dernière pendant que la deuxième vague plus « col blanc » arrive. Le patron débarque, il claque quelques bises et vient aux nouvelles derrière le bar. Je repense à ma journée et baragouine un « ça va, 32 couverts ce midi ».

Dans ma tête, je me dis « merde, elle a quand même tiqué sur mon t-shirt THE MASK… ce n’est pas une preuve mais quand même… ». Voyant l’air perplexe de mon patron face à ma mine interloquée, j’ajoute négligemment qu’il faudrait penser à se faire livrer quelques fûts de 1664 parce qu’on est un peu court.

18h. Je ne traine pas et file chez moi, il faut que j’en ai le cœur net. 18h04. Je déchausse dans l’entrée et cherche le dvd de CHARLIE’S ANGELS. Trouvé ! Je lance le film. Putain, c’était elle ! J’en suis sûr maintenant, j’ai servi un café à Cameron Diaz. Je m’affale sur mon fauteuil et souris comme un imbécile heureux. Je vis un trip à la Woody Allen dans son film « La rose pourpre du Caire ». Ca plane pour moi.

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Je rouvre les yeux avec une étonnante facilité, je me sens vif et léger. Reposé. Je savoure cette agréable sensation mais une étrange impression me pousse à me lever. Je ne reconnais pas l’endroit. Ou plutôt si mais ce n’est pas chez moi.

On dirait une chambre d’hôtel. Pas le Campanile de Niort dans lequel je m’arrête quand je descends à San Sebastian pour l’été. Non, plutôt palace des années 80. La chambre est spacieuse. Lit king size, moquette épaisse, un bureau, un dressing et une grande baie vitrée. J’ouvre les rideaux d’un geste assuré et me retrouve instantanément aveuglé par le soleil. Peu à peu, je devine un ciel immense. Bleu pétant. En dessous, une ville encore plus grande. Des constructions en béton blanc, cossues, à perte de vue. Et des palmiers.

Première conclusion, je ne suis pas à Charenton-le-Pont ou bien on est en 2050 et croissance du PIB et réchauffement climatique ont fait des merveilles. Je me retourne et scanne la chambre d’un regard circulaire. Tout semble en ordre, pas d’indice, pas de valise, pas de livre. Un courant d’air me donne un frisson et je prends conscience tout à coup que je suis nu.

Entièrement nu. Pas même un slip. Pas une montre. Libre et spontané, je me dirige vers le dressing. A l’intérieur, un costume à larges carreaux, le style un peu colonial. Veston et chemise. J’ouvre le tiroir, caleçon, chaussettes et boutons de manchette. Sous le guéridon de l’entrée, une paire de Weston. Dessus, les clefs de la chambre et une épaisse liasse de dollars. Je suis aux USA et je dois reconnaitre que l’accueil est soigné.

Comme je n’y comprends rien et que je ne sais pas réfléchir le ventre vide, je m’habille et descends pour petit-déjeuner. Longs couloirs moquettés et musique d’ascenseur. Dans le hall, quelques clients accompagnés de grooms sont sur le départ. Une jeune et jolie hôtesse m’accueille d’un chaleureux « Bonjour Monsieur Patrick, vous êtes bien matinal aujourd’hui ». Première nouvelle.

J’attaque le buffet. Nappe blanche amidonnée et une palanquée de plats cuisinés disposés dans un service en argent qui semble sorti de Buckingham Palace. Pancakes, marmelades et jus de fruits mais aussi œufs miroirs, bacon et fromage. Je prends de tout et un grand café.

Repu, je remonte dans ma chambre, la 505, et m’allonge en costume sur mon king-size. J’ai juste enlevé les Weston, une demi-pointure trop petite. Dommage, c’est la seule ombre au paysage. Je projette un petit roupillon postprandial avant de m’attaquer à toute cette histoire à laquelle je ne pige rien.

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A peine les yeux fermés, le téléphone sonne. Je tends le bras et colle le combiné à mon oreille. « Château Marmont, bonjour. Il est 7h30 ». Je me sens contrarié, ça ne me ressemble pas de me lever si tôt, si frais. Quelque chose ne tourne pas rond. Il est temps de réfléchir pour raccrocher les wagons. J’entame donc la réflexion et commence à rassembler les éléments à ma disposition. Je suis à Los Angeles, au château Marmont. On me connait ici mais je n’ai aucune affaire personnelle. J’ai aussi 9 000 dollars en billets et il fait beau.

Ca parait sympathique et bien organisé mais je ne comprends pas ce que je fous ici. Mes derniers souvenirs remontent à la veille, la journée au café et la soirée devant CHARLIE’S ANGELS. Mais, au fait, était-ce bien hier ? Est-on bien samedi matin ? Je cherche un moyen de l’apprendre et repère le téléviseur. Pression sur le bouton de la télécommande. I-télé apparait.

La France est paralysée. Le titre clignote frénétiquement en rouge sur fond blanc. La présentatrice, extatique, parle de centaines de trains annulés, de dizaines de milliers d’usagers touchés. Je cherche l’heure sur l’écran, il est 16h30 mais de quel jour… Duplex avec un envoyé spécial qui est à la gare de Rennes. Nicolas, chemise blanche et veste noire, tient un gros micro jaune dans sa main droite.

Tiens, c’est bizarre, il ressemble à Jean. Le garçon est ultra-concentré et écoute religieusement la présentatrice introduire le sujet. Ce n’est pas Jean. En bas de l’écran, le bandeau défilant nous informe en direct de toutes les catastrophes du monde.

Ma bonne humeur s’envole. Nicolas prend un ton grave et nous apprend pêle-mêle que la situation est très, très difficile en gare de Rennes, les gens ne sont pas contents et ne comprennent pas la raison de la grève. Priorité au direct. La présentatrice en plateau l’interrompt et annonce avec fracas que la CGT vient de claquer la porte des négociations. Ca s’annonce mal et moi qui devais aller déjeuner avec mes parents demain en banlieue, enfin dimanche… Et là, je repense soudainement au calendrier de ma grand-mère, celui accroché au mur de la cuisine et dont on arrache chaque matin le papier annonçant la date de la veille. Un bloc éphéméride à effeuiller ça s’appelle, et ça serait bien pratique en ce moment.

Pendant ce temps, un député de l’opposition, invité sur le plateau, se lance dans une diatribe à l’encontre du gouvernement qui, selon lui, fait preuve d’amateurisme dans ce dossier. La présentatrice le titille un peu, histoire qu’il se lâche. Efficace. Il se paie les syndicats, ça ne mange pas de pain. Publicité. Attractive world, site de rencontres pour célibataires exigeants. C’est quoi un célibataire exigeant ? Fortuneo, un mec pilote un petit avion et annonce tout de go : « j’aime ma banque ». On est très content pour lui. Cetelem, un bonhomme en gazon me propose de financer tous mes projets. Jingle.

Galvanisée par un générique qui ferait pâlir Sylvester Stallone, notre présentatrice, cynique et solennelle, se lance à présent dans un rappel des titres à la dramaturgie bien travaillée. Dans un élan de flemme, je lui accorde une dernière chance de me donner le jour. Au lieu de ça, un nouveau reportage nous explique le dispositif qui sera mis en place demain, lundi, pour le début du baccalauréat. Les lycéens deviennent la priorité nationale. Heureusement, tout a été prévu, la SNCF a fait imprimer 150 000 autocollants « priorité examens ». Idée géniale.

Une employée essaie d’improviser un contenu sur cette mesure exceptionnelle. On comprend que personne n’y gagne autre chose qu’un autocollant ridicule mais j’ai enfin mon info. Demain c’est lundi, on est donc dimanche… et je suis supposé bosser demain matin en France. Déjà que j’ai raté le déjeuner dominical chez les parents, je ne voudrais pas me mettre dans la panade avec le patron. A moins que je ne trouve un autocollant « désolé je suis en retard mais c’est pas ma faute à moi ».

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Branle-bas de combat, je remets mes Weston et descends en trombe les cinq étages par l’ascenseur. Les portes coulissent et je me précipite élégamment à l’accueil pour régler ma chambre de luxe et demander en urgence un taxi pour l’aéroport.

On me présente la note : 490 dollars pour une nuit et 250 dollars de room service (plateau de fruits de mer pour deux personnes et une bouteille de vin blanc). C’est un peu plus cher que le Campanile de Niort mais je règle l’ensemble sans tarder puis vais attendre mon taxi dans un des canapés du hall.

Alors que je lève les yeux de ma note d’hôtel pour voir si on me fait signe pour le taxi, j’aperçois une silhouette familière se diriger vers l’accueil. C’est Cameron. Elle me remarque et vient à ma rencontre. Je crois comprendre que nous nous connaissons bien.

Elle me « hug », je me laisse faire. Puis elle commence à me parler en français ce qui m’arrange bien. Elle me cherchait pour me prêter le livre dont on avait parlé hier soir. J’en déduis que c’est avec elle que j’ai passé mon samedi soir. Hâte de me remémorer ce petit diner.

Cameron me remercie d’être passé la voir et me souhaite bon courage pour la reprise du travail. Je récupère le livre qui est emballé dans un joli papier kraft. C’est simple mais soigné. Un groom me fait signe pour mon taxi. Elle me dit d’y aller. On se « hug » à nouveau. Chouette.

Assis à l’arrière du taxi, côté droit, j’entrouvre la fenêtre pour sentir la ville. La voiture file vers l’aéroport et le chauffeur nous met du jazz. Je m’enfonce dans la moelleuse banquette et me met à rêvasser en regardant LA défiler à 40 miles à l’heure. Ibrahim Maalouf nous parle dans sa trompette, le chauffeur monte le son, je valide, le regard perdu dans le flou du paysage.

Arrivé à l’aéroport, je regarde les prochains départs pour Paris : Delta Airlines en propose un à 10h40 qui atterrit le lendemain matin à 8h35. Le timing me semble parfait et je prends un billet. Pas de bagage excepté le livre de Cameron, je passe directement sous douane après m’être fait scanner de la tête aux pieds.

Il me reste 1h35 avant de monter dans l’avion et comme je suis maintenant détendu, je décide de faire un petit tour dans les boutiques duty free. Parfums, je n’y connais rien, vins et spiritueux, j’hésite mais me rappelle que c’est bientôt la foire aux vins chez Monoprix. Finalement, je repars avec un paquet de M&M’s peanut butter.

Comme j’ai opté pour la classe business, je me rends donc dans le salon d’embarquement dédié. Un steward m’accueille et me présente les différents services offerts dont un bar à M&M’s en libre service que je décide d’ignorer crânement. Je m’assois finalement et ouvre mon sachet de billes chocolatées hors de prix ainsi que le livre de Cameron.

Il s’agit de « L’île des chasseurs d’oiseaux » écrit par Peter May. Aucun souvenir d’en avoir parlé hier soir, peut-être qu’en le lisant…

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Le roman me captive immédiatement, le mot est précis, l’atmosphère envoutante. L’histoire nous embarque dans une enquête policière au fin fond de l’Ecosse rurale, sur l’île de Lewis. Fin, l’inspecteur revient sur le lieu de son enfance et de lourds souvenirs remontent à la surface. Les personnages sont denses, le paysage magnétique, on entre dans ce roman comme on s’enfoncerait dans la tourbe. Je demande à l’hôtesse un whisky, je précise un Lagavulin 18 ans d’âge.

Après quelques chapitres, on me fait monter dans le Boeing. Le siège s’annonce confortable, je m’y glisse avec délectation, les papilles encore enivrées de ce whisky tourbé. J’inspire calmement et prolonge le clignement de mes yeux pour étirer le temps. L’avion accélère et finit par décoller tandis que la gravité me cale au fond de mon fauteuil.

Je rouvre le livre dont je retenais la page d’un doigt et replonge immédiatement en Ecosse. Deuxième whisky, un Nikka du Japon cette fois. C’est tourbé mais il manque quelques siècles d’histoire. Je ne boude néanmoins pas mon plaisir.

Dernière page, je viens de finir « L’île des chasseurs d’oiseaux ». Puissant. La fin est époustouflante, je suis si sonné que j’ai presque oublié où j’étais. Je lève les yeux, regarde autour de moi et remarque avec surprise que mon voisin est en fait Monsieur le Maire de Charenton-le-Pont. Je me présente comme Charentonnais.

L’homme est intrigué, un peu gêné, je comprends qu’il essaie de se justifier d’être en classe business. Il me sert une explication du style « je viens d’hériter d’un oncle en Amérique ». Je ne cille pas et lui dit que je suis barman au Café de la Place. Son regard devient hagard, je sens bien qu’il ne comprend pas. Je ne lui en veux pas, c’est pareil pour moi.

L’hôtesse se présente à nous et annonce religieusement le menu. Je prends une sole et du vin blanc. Il choisit le hachis Parmentier et de l’eau gazeuse. Nous mangeons et pour faire la conversation, je précise que j’apprécie le confort de la classe business, surtout quand je pars pour un petit weekend à Los Angeles. Sans ça, impossible d’être en forme le lundi matin. Il acquiesce bêtement, un peu perdu par cette conversation.

J’en profite alors pour parler de mon courrier au sujet de l’aménagement de la rue de la République pour réduire la vitesse des automobilistes. J’ajoute que j’ai déjà envoyé deux lettres et que je suis surpris de n’avoir reçu aucune réponse.

Mal à l’aise, il gigote sur son fauteuil pourtant confortable et tente de reprendre le dessus en accusant son secrétariat. Je lui fais remarquer très calmement que ce problème est connu de tous et qu’il a fait l’objet d’une pétition voilà un an. Il opine de la tête, l’air contrit, et se met à parler comme un politique, c’est-à-dire en utilisant beaucoup de mots pour ne rien dire. C’est mélodieux, presque rassurant mais, je le sais, totalement creux. Je n’écoute plus, il s’en rend compte et rebondit opportunément sur mon livre.

Pour lui donner envie de le commencer, je commence à lui en parler mais je constate qu’il ne m’écoute pas vraiment. La question n’était que pure diversion. Je change donc de tactique et m’adapte au personnage. C’est ainsi que je finis naturellement ma tirade en précisant, pour l’anecdote, que c’est drôle de s’être fait conseiller un auteur écossais vivant dans le sud de la France par une amie américaine de LA.

L’hameçon fonctionne et il me demande qui je connais à Los Angeles. Je lui réponds avec un air détaché que je suis très lié à Cameron Diaz. La nouvelle lui dessine une drôle de tête, entre incrédulité et intérêt. Moi je me dis que j’ai désormais toute son attention et que j’aurais enfin mes dos d’âne rue de la République. Histoire de bien dormir.

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Finalement nous arrivons à Roissy. Charles de Gaulle n’est pas là pour nous accueillir et il y a de l’attente aux taxis. Heureusement, il fait beau et j’en profite pour prendre un peu de soleil. La file déroule vite et j’approche du but en essayant de deviner la voiture qui me prendra. Une française ou une allemande. Sur le coup, je ne me sens pas très patriote.

Bingo, j’ai eu la Mercedes noire. Classe E. Le chauffeur affable me demande la destination. Charenton-le-Pont. Il est 9h50, c’est tout à fait jouable. L’autoradio est éteint et les sons de l’extérieur nous arrivent étouffés. Magnifique insonorisation. C’est agréable de se faire conduire, je devrais pratiquer plus souvent. Sans surprise, la circulation est difficile et le compteur tourne, l’horloge aussi.

10h50, on est toujours sur le périphérique, je précise « Café de la Place, près de la Mairie ». Pas le temps de repasser à l’appartement. Aujourd’hui, le barman sera bien habillé.