Le moment présent

Tout semblait sous contrôle mais l’angoisse était là, attisée par l’inconnu qui n’arrivait pas. Ce hasard qui peut tout faire et tout détruire.

Depuis toujours, il bouillonnait de l’intérieur. De ces cris contenus, de cette folie assagie. Il espérait trouver ailleurs ce qui lui manquait ici. Ses efforts paieraient un jour, il en était certain.

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Son curriculum vitae était plutôt banal. Scolarité sans problème, diplômé d’une grande école et embauché dans une grande compagnie. Il avait un plan de carrière et comptait bien s’y tenir. Progresser, monter en grade, prendre des responsabilités.

Son appartement était loué meublé et il ne l’avait pas décoré. Un lit, une table et une chaise. Dans sa penderie, une série de costumes identiques. Dans la cuisine, il n’utilisait que la cafetière pour le petit-déjeuner et le frigo pour ses yaourts brassés nature qu’il mangeait le soir, debout derrière sa fenêtre, calculant son avenir. Rien de superflu, le pragmatisme absolu. Pour ne pas perdre de temps. Et pour rester connecté, il avait bien évidemment un ordinateur portable et un téléphone mobile.

Il s’était construit une vie sans attache. Ni poisson rouge, ni plante verte. Le strict minimum pour ne pas s’encombrer. Tout devait tenir dans sa valise. Disponible et réactif, il saurait s’adapter pour être l’homme de la situation. Pour être prêt à saisir la prochaine opportunité. Il voulait pouvoir répondre « oui » à n’importe quelle proposition de poste, pourvu qu’il soit plus haut dans la hiérarchie que le précédent. Il aimait le challenge, la compétition. Et les résultats chiffrés.

Nicolas imaginait souvent ce moment où il répondrait sans hésiter. Pour partir du jour au lendemain et prendre ses concurrents de vitesse. Il n’aurait qu’à plier bagage et attraper le premier vol. Prêt à relever le défi. Son mail de départ était déjà écrit, un texte concis et poli.

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Quand on l’appela pour le poste suprême, il était 3h du matin et Nicolas dormait profondément. C’était urgent et il fallait qu’il se rende à l’autre bout du monde pour régler une crise systémique. Sa compagnie avait besoin d’un guerrier, un combattant prêt à beaucoup travailler. L’enjeu était énorme, l’opportunité impossible à refuser.

Son avion décollait trois heures plus tard, Nicolas tenait son moment. Il allait enfin être récompensé de ses sacrifices, atteindre l’objectif qu’il s’était fixé. Il commanda donc le taxi qui le mènerait vers son destin et boucla sa valise en quelques minutes. L’appartement était désormais vide comme s’il n’avait jamais habité là.

Une grosse berline noire se gara devant l’immeuble et Nicolas descendit sans même se retourner. Il ouvrit la porte arrière droite et s’engouffra dans le taxi. Tout juste assis, il indiqua l’aéroport d’Orly tout en lisant les courriels que sa compagnie lui envoyait en continu.

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Mais la voix qui lui répondit le troubla. Elle était douce et ferme à la fois. Il leva les yeux et vit alors une nuque délicate, laissée apparente par des cheveux dorés négligemment relevés. La silhouette gracile paraissait fragile mais le démarrage en trombe du taxi trancha l’impression. La jeune femme qui le conduisait à travers la jungle urbaine de la mégalopole endormie l’intriguait beaucoup. A tel point que Nicolas ne parvenait pas à détacher son regard d’elle. Hypnotisé, il avait abandonné son téléphone, oublié sa destination.

Puis elle alluma l’autoradio. Dans le silence de l’habitacle insonorisé s’éleva alors une délicate mélodie jouée à la guitare acoustique. Il reconnut instantanément la chanson qui avait bercé son enfance. Et la jeune femme de poser sa voix dessus. Cristalline et pénétrante. Et lui de se retrouver transporté vingt ans plus tôt, brutalement happé par ses souvenirs enfouis.

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Nicolas sentit une digue qui lâchait au plus profond de lui. Sa carapace se fendit et l’émotion le submergea tout d’un coup. Des larmes lui montèrent aux yeux. Brouillant son regard et coulant sur ses joues. Ce n’était pas de la tristesse, c’était une avalanche de sentiments mélangés, ceux qu’il avait méthodiquement refoulés dans sa course effrénée vers l’avenir.

Totalement désemparé, il croisa le regard de la jeune femme dans le rétroviseur central. Quelque chose se passa, indescriptible et silencieux mais terriblement fort. Elle lui tendit alors un mouchoir, sans poser de questions. Il l’accepta, sans donner de réponses. Plus rien d’autre n’existait à ce moment que le cocon de la voiture, cette bulle filant dans la nuit. Elle et lui, réunis dans un moment partagé.