Mise au vert



Couverture - Mise au vert

Coup de sang. L’interphone sonnait avec insistance depuis une minute déjà quand il sauta par la fenêtre de sa chambre. Elle ne donnait pas six étages plus bas mais sur le toit de l’immeuble mitoyen. L’homme n’était point suicidaire, il avait une idée et ce n’était pas de s’écraser sur le sol en béton de la cour, peinte couleur vert gazon.

L’homme courait à présent sur les toits en zinc mais rien ne laissait présager qu’il fuyait. Sa foulée était souple et il était vêtu d’un costume chic et de mocassins dont les semelles en caoutchouc naturel s’avéraient, contre toute attente, fort adéquates. L’air était frais et le soleil brillait, on aurait presque pu croire à une balade de santé.

Il remonta ainsi une partie de la rue, courant de toit en toit quand il s’arrêta net. Un bâtiment beaucoup plus bas que les autres laissait un grand vide. Dans le Paris du Baron Hausmann, on appelait cela une dent creuse. A moins de rebrousser chemin, la seule solution était d’emprunter une échelle en fer rouillé, directement scellée sur la façade extérieure.

Non sujet au vertige, l’homme hésita pourtant. C’était un grand jour pour lui et il craignait l’accroc bête sur sa veste. Il prit donc le temps de la plier et de la ranger soigneusement dans son sac à dos avant de descendre sur le toit de ce qui était en fait un supermarché. S’approchant du bord, il vit un camion à portée de saut. Le moteur était allumé, pas le temps de tergiverser.

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Confortablement allongé sur le dos, ses lunettes de soleil sur le nez, Cédric regardait tranquillement défiler Paris en contreplongée. Le trajet était si paisible qu’il hésita presque à descendre du camion lorsque celui-ci se gara pour une nouvelle livraison. Mais il avait reconnu le Monoprix Ledru-Rollin et savait qu’il pourrait récupérer ici la ligne 8 du métro pour rejoindre directement Opéra.

Il se laissa donc discrètement glisser à terre, enfila sa veste et rejoignit le flot des passants de la rue du Faubourg Saint Antoine avant de s’engouffrer dans la bouche du métro. Il s’était mis en tête d’aller petit-déjeuner au Café de La Paix. Des années durant, il était passé devant en s’imaginant client régulier, c’était devenu un fantasme de réussite, sa secrète ambition.

Tout à son idée de luxe, le trajet métropolitain s’avéra par contraste fort déceptif. La rame cahotait dans une lumière blafarde et le skaï de la banquette péguait. Heureusement, sitôt sorti de la station Opéra, le désagrément fut bien vite effacé par les dorures du Palais Garnier et c’est fier comme un coq qu’il entra le torse bombé dans le café parisien.

On l’installa en silence à une table nappée de blanc et il commanda, l’air faussement blasé, un petit-déjeuner continental, une orange pressée et un grand café. En attendant son festin, il repensa à sa fuite et en savoura la parfaite fluidité. Puis il sortit de son sac un ordinateur portable qu’il ouvrit pour consulter les nouvelles.

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Tous les sites d’information ne parlaient que de ça. La veille, Jérôme, le dircab’ de Jean-François, avait déclenché un sacré pataquès. Il avait avoué, en direct sur Bourrin TV, la double comptabilité mise en place par l’Union Des Gagnants pour contourner le plafonnement des dépenses de la campagne présidentielle. Cette confession confirmait à demi-mot le système frauduleux et les chiffres que la presse avait dévoilés quelques jours plus tôt. Dix millions d’euros de factures émises par SOBIG, un prestataire événementiel, auraient été imputées à l’UDG alors qu’elles auraient dû figurer dans les comptes de campagne.

Cerise sur le gâteau, Jérôme avait fini l’interview la larme à l’œil en parlant de la maison qu’il avait achetée à crédit et qu’il retapait le weekend avec son père. Un vrai moment de télé, le buzz assuré. Parait même que Nicolas en était tombé de l’armoire.

Depuis lors, c’était branle-bas de combat à l’Union Des Gagnants et ce matin, on avait convoqué le bureau politique du parti. Le huis clos rendait les journalistes hystériques et on attendait les premières fuites dans une ambiance électrique.

Cédric suivait le fil d’actualités en avalant goulûment son petit-déjeuner. Le standing de l’endroit et la connaissance des dessous de l’affaire qui agitait tout le pays lui donnaient un sentiment d’importance qui lui plaisait beaucoup. Du bout d’un doigt sans confiture, il rafraîchit la page internet comme s’il commandait cent personnes.

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Rassasié et convaincu de maitriser les évènements, Cédric demanda l’addition. Elle fut salée mais le cérémonial qui l’accompagnait était au poil. Regards entendus, connivence feutrée et entrisme de l’élite. La vie de palace l’avait toujours fascinée et il ne boudait pas son plaisir d’y accéder enfin. Galvanisé par l’idée de pouvoir enfin jouer dans la cour des grands, Cédric repensait à son parcours alors qu’il rejoignait les Tuileries en marchant, le ventre en avant, les mains croisées dans le dos.

Après une licence en gestion, il avait décroché un poste à l’UDG où son entregent et son ambition avaient fait merveille. Puis vint le temps de la présidentielle où il avait su se démarquer en soumettant l’idée d’une double comptabilité. On avait trouvé le subterfuge culotté mais pratique, Cédric avait gagné ses galons et de surcroit sans prendre de risque car c’est sa hiérarchie qui avait validé le bazar. La réélection de Nicolas lui offrirait de véritables opportunités, il fallait seulement patienter.

Sauf que l’autre candidat, pourtant surnommé « Flamby », avait finalement remporté le combat. Le choc avait été dur à encaisser et son plan de carrière sérieusement compromis. Passé la déception du moment, il s’était repris, persuadé que l’UDG se relèverait vite de cette incompréhensible défaite. Il en était sûr, son parti allait redevenir une machine à gagner.

Malheureusement, rien ne se passa comme prévu. L’élection pour la présidence du parti avait tourné à la guerre fratricide et au grand déballage. On avait commencé à parler de SOBIG, Jean-François avait tenu bon et l’affaire semblait sur le point d’être noyée dans le flot des actualités quand, hier soir, Jérôme explosa en plein vol en se confessant en direct à la télé. Patatras. Cédric avait alors compris qu’il devait tirer son épingle du jeu avant qu’il ne soit trop tard.

Le parti allait imploser et le mode « traversée du désert » ne l’emballait guère. Quant à sa carrière en comptabilité, elle semblait mal embarquée. L’objectif était donc simple, il monnaierait son silence. Si la presse avait mis le doigt sur le système frauduleux, elle ne savait toujours pas le plus important : qui tirait les ficelles et au profit de qui ? Or Cédric savait un certain nombre de choses sur lesquelles la direction de l’UDG ne souhaitait pas communiquer. Il s’était donc endormi, rassuré par ce projet de chantage qu’il prévoyait lucratif.

Mais ce matin, il avait été pris de court par la sonnerie insistante de son interphone. Tout à ses pensées de la veille, il avait imaginé que des journalistes étaient remontés jusqu’à lui. Son plan d’action n’était pas encore prêt et il ne voulait surtout pas se retrouver exposé, sa tête en direct sur Bourrin TV. Il avait donc prit la tangente, comptant sur son instinct. S’en était suivi une fuite sur les toits, avec un certain style pensait-il.

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Absorbé par lui-même, Cédric marchait depuis un moment sans but dans le jardin des Tuileries. Une fine poussière blanche s’était déposée sur ses mocassins. Il mouilla donc un kleenex avec lequel il frotta le daim ce qui ajouta à la salissure initiale une constellation de petits morceaux de cellulose blanche. La contrariété s’installa et Cédric se laissa gagner par le doute : comment allait-il concrètement s’y prendre pour négocier ? Qui devait-il contacter ? Comment présenter le marché ?

Ces préoccupations pratiques l’ennuyaient beaucoup alors il se raccrocha à l’essentiel et se força à relativiser. Il avait des informations capitales en sa possession ce qui le rendait incontournable. Son silence avait de la valeur pour plusieurs personnes importantes. Un simple signe de sa part et on lui proposerait un arrangement, il en était persuadé. L’affaire venait juste d’éclater, c’était l’hystérie collective, il valait mieux laisser la situation décanter avant de passer à l’action.

Rassuré par son propre raisonnement, Cédric reprit confiance et rejoignit avec satisfaction le macadam des Champs Elysées. Quelques minutes plus tard, il passa devant le Gaumont Marignan qui projetait le dernier opus de la saga X-men, « Days of future past ». Désireux de se changer les idées et surtout de gagner du temps, il se laissa tenter par la séance qui allait débuter. Seul le titre le laissait perplexe, devait-on traduire par « Les jours du passé futur » ou plutôt par « Les jours du futur passé » ?

Les cent trente-deux minutes de film ne l’aidèrent pas à conclure sur ce point mais il ressortit du cinéma gonflé à bloc. Sa situation lui apparaissait désormais limpide, il était au centre d’une affaire qui faisait la Une de tous les médias et son destin était lié à celui du premier parti politique d’opposition de France, la cinquième puissance mondiale. Cela valait bien une somme à plusieurs zéros.

Grisé, il remonta les Champs avec un air crâneur et un appétit à la mesure de son ambition. L’Arc de Triomphe était dans sa ligne de mire et il se sentait grand. Dans un enchainement qui lui fit croire à sa bonne étoile, il arriva devant le Fouquet’s, sans hésiter, il en poussa la porte comme on force le destin.

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Un serveur le plaça à une table pour deux qu’il occuperait seul. La carte affichait des prix élevés et non arrondis, détail qu’il trouva particulièrement raffiné. La lecture était agréable et chaque plat était l’occasion d’une formule élaborée. Son choix s’arrêta sur un intriguant mais alléchant « Filet de daim, Sauce Grand Veneur, Confit de choux rouges et légumes d’antan » qu’il accompagnerait d’un verre de « Duluc de Branaire Ducru », expressément conseillé par son aimable serveur.

Dans un enchainement parfaitement travaillé, on lui subtilisa la carte des mains, le laissant un moment sans contenance. Puis on vint lui servir le vin dont il avait déjà oublié le nom. Concentré, il le fit tourner délicatement dans son verre avant de le porter à son nez. Après une lampée distinguée, il acquiesça d’un mouvement de tête qu’il espérait assez charismatique pour confirmer ce qu’il ne savait pas au serveur qui parut approuver.

Le repas fut excellent et, bien que repu, il se laissa tenter par le millefeuille qui était, selon la carte, un classique de la maison. A l’instant précis où on déposa pompeusement le scandaleux dessert devant lui, Jean-François entra dans le restaurant. L’échange de regards fut appuyé et interrogatif mais le sourire benêt de Cédric ne joua pas en sa faveur. La surprise l’avait laissé figé devant une montagne de chantilly, une longue cuillère à dessert dans la main. Heureusement, une serveuse emmena rapidement le politicien à une table abritée des regards.

Il s’en voulut d’avoir manqué de prestance mais l’opportunité restait à saisir. Quoi de mieux que de négocier directement avec le boss ? Sans plus réfléchir, il décida donc de lui donner rendez-vous et opta pour le message papier à l’ancienne afin de ne pas laisser de trace numérique. Excité par son audace et persuadé de sa vista, il écrivit en lettres capitales : « Rendez-vous au Sacré-Cœur, ce soir à 21h », imaginant une entrevue à la nuit tombée. Il plia le mot pour le garder secret et demanda au serveur qui lui apportait la note de le porter au destinataire indiqué.

Cédric se sentait léthargique de corps mais enthousiaste d’esprit. Soucieux de ne pas briser le luxe dans lequel il baignait depuis son petit déjeuner, il s’offrit un taxi et se fit conduire mollement vers la butte Montmartre où il projetait de repérer tranquillement les lieux de la rencontre qu’il venait d’organiser.

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Le chauffeur le déposa en bas de la rue Steinkerque. A peine sorti de la voiture au confort feutré, Cédric fut frappé par l’agitation de l’endroit. Une procession de touristes en shorts et marcels partait à l’assaut de la blanche Basilique au son des tongs qui claquaient les talons. L’ambiance était aux antipodes de ce qu’il avait projeté, il avait pensé au Sacré-Cœur car son dôme lui rappelait bêtement celui du Capitole de Washington. La faute à la série « House of Cards » qui l’avait tant inspiré ces derniers mois.

Décontenancé, il suivit la foule qui montait au Sacré Cœur, gardant un fébrile espoir de trouver un endroit propice au rendez-vous programmé. Quatorze fois, on lui proposa d’acheter : porte-clefs Tour Eiffel, peluches qui dansent et bracelets brésiliens. La concurrence était rude et le choix embarrassant. L’ascension de la butte se transforma en chemin de croix et Cédric atteignit l’esplanade de la basilique totalement hébété.

C’était un véritable cauchemar, pourquoi diable avait-il pensé au Sacré-Cœur. La confrontation de ses fantasmes à la réalité était cruelle, il se sentait ridicule. En quelques secondes, l’angoisse submergea Cédric et provoqua un puissant haut le cœur qui éjecta dans un spasme le millefeuille du midi hors de lui. Le costume-cravate taché des projections de vomi, il se retrouva exposé aux regards dégoutés de la foule. Un des badauds le prit même en photo. Anéanti, il quitta l’esplanade en courant tel un enfant humilié.

Ayant rejoint l’activité erratique de Barbès, il trouva un troquet anonyme pour nettoyer un peu ses habits et boire un Perrier. Peu à peu, il retrouva son calme et fit le point sur la situation. Oui, il avait merdé dans le choix du lieu mais son plan restait valable, il avait encore les cartes en main. Jean-François savait qu’il savait, il ne pouvait pas l’ignorer au moment où tout le parti menaçait de craquer. Et puis l’endroit serait certainement plus calme vers 21h. Dans tous les cas, l’effet de surprise jouerait en sa faveur.

Légèrement ragaillardi, Cédric se rendit chez Tati où il acheta un jeans et une chemise pour le prix de son petit-déjeuner. Inquiet pour son costume, il le porta au pressing puis se rendit à la piscine la plus proche. L’idée lui était naturellement venue quand il s’était demandé où se changer sans éveiller les soupçons. De plus, il pourrait nager un peu pour se détendre, cela le mettrait dans de bonnes conditions pour le soir.

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Il était 20h et un générique ronflant annonça le JT, Jean-François était sur le plateau pour une interview en direct. Attablé dans une brasserie où un téléviseur diffusait TF1, Cédric n’en revenait pas. Sa première réaction fut de se demander si Jean-François pourrait être à temps au rendez-vous ? Avait-il eu son petit mot ? Avait-il décidé de ne pas venir ? Mille questions lui venait à l’esprit quand l’interview débuta.

Communiquant hors pair, Jean-François savait être ferme et tendre à la fois. Un vrai Brie de Meaux. Ses mains ne tremblaient pas, aucune question ne paraissait le gêner. Sa version était imparable, il avait tout appris en lisant la presse. Trahi par ses proches, il prenait ses responsabilités et jouait l’unité en se retirant de la présidence pour le bien du parti. Son honnêteté était totale, il l’affirmait sans ciller, l’œil humide. Il partirait après avoir réglé les affaires courantes, le gendre idéal.

Cédric était admiratif : quel talent, quel sang froid ! Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait bossé avec les meilleurs, des mecs qui n’avaient pas froid aux yeux, des mecs audacieux. Ils menaient la danse, les médias suivaient, rien ne les arrêtait. C’était la guerre de mouvement : prendre tout le monde de vitesse et ne jamais douter.

Mais cette fois-ci, Jean-François s’était retrouvé en rase campagne et il avait opté pour le repli tactique. Faire profil bas en donnant l’impression d’avoir été trahi, c’était brillant. L’interview se terminait, il restait trente minutes et rien de ce qu’avait dit Jean-François ne laissait penser qu’il abandonnait le combat. Le rendez-vous aurait lieu, Cédric en était persuadé.

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Il devait maintenant rejoindre le sommet de la butte et le stress commençait à monter. Il allait devoir négocier avec un homme qui venait de s’adresser à des millions de français. Cette idée le troublait car il prenait conscience de la hardiesse de son projet.

L’approche de la Basilique ne le rassura pas, il y avait beaucoup plus de monde qu’il ne l’avait prévu. Les touristes étaient venus en masse admirer les lumières de Paris et Montmartre bruissait d’un bruyant brouhaha. Cédric se trouvait désormais au milieu d’une véritable foule et il réalisa avec effroi qu’il serait impossible de retrouver Jean-François dans de telles conditions.

Bousculé en tous sens, il commençait à perdre pied quand sa tête se mit à bourdonner de questions. Et si Jean-François avait averti la police ? Et si on était à sa recherche ? L’angoisse le submergeait à nouveau quand un jeune énervé lui demanda une cigarette. Comme il ne réagissait pas, son interlocuteur haussa le ton ce qui déclencha chez Cédric une peur panique qui le lança dans une fuite effrénée, incontrôlée.

Effrayé par cette impression de ne plus rien maitriser, il dévala la butte jusqu’à la station Barbès dans laquelle il s’engouffra hors d’haleine, poussant les gens tel un fugitif traqué. Ce n’est qu’une fois assis dans le métro qui roulait direction Montrouge qu’il récupéra peu à peu son souffle. Il avait fui le Sacré-Cœur comme un damné, tout avait capoté, il était même possible qu’on le recherche. La situation était catastrophique.

Le besoin urgent d’un remontant le fit sortir à Châtelet où il se réfugia dans un bistrot mal éclairé plein d’étudiants. Gin Tonic, d’un trait, il en but deux. Le souvenir du mot écrit à Jean-François lui tournait la tête, il était stupéfait par ce qu’il avait fait aujourd’hui. Comment avait-il pu s’égarer à ce point ? Comment avait-il pu sombrer dans une telle folie ? Il s’était complètement grillé, jamais il ne pourrait se justifier. De plus, il s’était totalement discrédité en n’allant pas au bureau après la révélation de Jérôme, sans prévenir et sans raison légitime. Et Jean-François qui l’avait découvert mangeant seul au Fouquet’s…

On le soupçonnerait à coup sûr, il serait le bouc émissaire. Ce terrible constat résonna dans sa tête jusqu’à le faire suffoquer. Il préféra alors sortir avant de ne pouvoir contenir la nausée qui montait. Cédric était ébranlé. La gorge nouée par l’angoisse, les jambes coupées par le vertige de sa situation, il déambula péniblement dans les rues à la recherche d’un hôtel et entra dans le premier qu’il vit.

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Réveil vaseux au milieu de la nuit. Sa bouche pâteuse réclamait de l’eau et sa tête un paracétamol qu’il n’avait pas. Il but fiévreusement au robinet de la salle de bain et se recoucha en enlevant pantalon et mocassins. Quelques heures plus tard, il fut réveillé en sursaut par une sirène de police qui finalement s’éloigna. Groggy, patraque et affamé, Cédric se traina jusqu’à la salle de bain où il prit une douche abondante qui le remit suffisamment d’aplomb pour gagner la salle du petit déjeuner.

L’estomac rempli et le cerveau sous caféine, il retrouva ses capacités. Inutile de se perdre en hypothèses, le constat était sans appel, il ne pourrait pas rattraper le coup. Une seule option s’imposait à ses yeux : partir loin de Paris. Sans perdre plus de temps, il se leva de table, monta récupérer ses affaires, paya sa chambre et rejoignit la gare de Lyon où il comptait louer une auto.

Il opta pour une BMW, le choix n’était pas dispendieux et il espérait que le standing ainsi obtenu lui redonnerait allure et allant. Il signa les papiers et ne put résister à l’assurance hors de prix que le vendeur lui recommanda sur un ton anxiogène. Paré et calé au fond du siège baquet, il démarra le moteur et mit la première vitesse.

Colimaçon de béton, barrière automatique, il atteignit la chaussée. Dans le confort sécurisant de l’habitacle insonorisé, Cédric se sentit à nouveau maitre de son destin, il pouvait aller vite et loin. Quinze minutes plus tard, il roulait sur la voie de gauche, le régulateur réglé sur 134 km/h, l’autoradio à fond, le rétroviseur à moins d’un mètre de la glissière centrale. En mouvement, il avait l’impression de reprendre le contrôle de sa vie.

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Après une heure et demie de bitume au marquage parfaitement linéaire, l’assoupissement devint imminent. L’énergie du journal de 13h ne suffisant pas à le réveiller, il enclencha son clignotant à la vue du panneau « Le Jardin des Arbres ». L’immense aire était au repos à l’exception d’un automobiliste qui tentait de combattre l’engourdissement de la conduite en improvisant une étrange chorégraphie qui le faisait tantôt sautiller, tantôt s’étirer. Cédric l’imita puis s’acheta un Coca pour tenir le coup jusque Saint-Loup.

Deux heures plus tard, il se garait sur le bas côté de la nationale 7 devant un pavillon grisonnant des années 70. L’endroit dégageait une certaine tristesse, le paysage était plat et la route désespérément droite, rien n’accrochait le regard. Le village semblait pétrifié sous la poussière de l’incessante circulation qui le transperçait de part en part.

Cédric enjamba le petit portillon et alla chercher le trousseau de clefs sous le pot aux roses. Quand il entra dans la maison, une douce nostalgie s’empara de lui, l’odeur était intacte et rien n’avait bougé depuis la dernière fois qu’il était venu deux ans plus tôt. Des souvenirs de jeunesse qu’il pensait oubliés infusèrent ses pensées, chaque pièce était restée identique, comme si le temps s’écoulait ici plus lentement. Sa vie parisienne lui sembla soudainement lointaine, presque irréelle.

Il prit un verre d’eau et appela ses parents pour les prévenir de sa venue. Son père décrocha, la conversation fut nette et pragmatique, il reçut pour mission de tondre la pelouse et sa mère lui rappela que le frigo était vide et que la supérette fermait tôt. Il raccrocha et reprit donc le volant pour faire les commissions à Varennes-sur-Allier.

Vingt minutes plus tard, il était affalé sur le canapé en mousse et tissu, attendant que la bière qu’il avait mise au congélateur soit assez fraiche pour la savourer. Dehors, les camions passaient en bourrasque, le flux dominant descendait vers le Sud, direction dans laquelle il laissa mollement vagabonder ses pensées. Ce calme semblait tout simplifier.

Pour le dîner, il se prépara des spaghettis qu’il mangea devant la télé qui diffusait le western « Pour une poignée de dollars ». Du soleil et de la lenteur, voilà ce qu’il lui fallait, pensait-il en ajoutant du pesto. Il fallait revenir aux fondamentaux, un fauteuil à l’ombre et des bières au frais, tout le reste n’était qu’emmerdement. Le pack terminé, il s’endormit sur le canapé du saloon.

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Son sommeil fut profond et quand il se réveilla le lendemain matin, il ne pensait qu’à tondre la pelouse et l’idée lui plaisait bien. Près de trois heures furent nécessaires pour venir à bout des 700m² de terrain mais quand il eut fini, Cédric éprouva une véritable satisfaction. La douche fut vécue comme une récompense et son déjeuner comme un repas bien mérité.

De la fenêtre, il regardait fasciné le résultat de son travail. Le jardin ainsi tondu lui paraissait magnifique, peut-être cela tenait-il à la précision des ombres que dessinaient les arbres sur la pelouse désormais rase ? Il était 13h, la radio énonçait les actualités, on parlait encore de l’affaire mais il ne se sentait plus concerné. D’une simple pression sur le bouton du transistor, il éteignit Paris.

Profitant de la chaleur d’un rayon de soleil qui passait le carreau, Cédric rêvassait quand son regard se posa sur une photo de famille accrochée au mur. Dans le cadre, il avait douze ans et se tenait, entouré de ses parents, sur un ponton en bois. A l’arrière plan, on devinait un chenal et des cafés-restaurants. C’était l’été où ils avaient été au Grau-du-roi. Cédric ferma les yeux et inspira doucement.

« Et si je recommençais tout à zéro ? »