Une histoire à raconter



Couverture - Une histoire à raconter

Il était précisément 11h30 quand Timothée reçut le courrier électronique qui le délivrait de sept mois de recherche d’emploi. La rédaction était formelle et limpide, il était retenu pour le poste de « designer flacon ». L’entreprise avait ses bureaux à Pantin ce qui n’était pas le plus pratique car il habitait près de la station Lamarck Caulaincourt. Mais trois changements de métro ne pesaient pas bien lourd quand on vous offrait un contrat à durée indéterminée.

Dans trois jours, il travaillerait donc chez Izidesign et aurait son bureau et son ordinateur, des horaires et un salaire. Sa carrière allait enfin commencer, il allait devenir indépendant de ses parents. Le soulagement était grand car l’attente devenait longue. Les premiers mois, plusieurs de ses camarades de promotion avaient été dans la même situation que lui mais petit à petit, ils avaient tous trouvé un poste. Certains en France, d’autres à l’étranger. Timothée ne se voyait pas encore quitter Paris, c’était trop d’inconnu pour lui. Les derniers temps avaient donc été un peu difficiles et il s’était créé une petite routine pour ne pas se laisser aller.

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Tous les matins, son réveil sonnait à 7h55 ce qui lui laissait juste le temps de se réveiller pour écouter le flash info de France Inter dans la cuisine où il commençait son tranquille petit-déjeuner par un grand verre de jus d’orange frais. Ensuite il écoutait la matinale avec un bol de muesli et un yaourt puis finissait son éveil avec un bol de café. La douche et le brossage de dents l’emmenait aux alentours de 9h, moment où il éteignait la radio pour échapper à Pascale Clark qui lui hérissait le poil avec ses interviews partisanes. Timothée détestait la mauvaise foi.

Alors il ouvrait son ordinateur portable et un onglet pour chacun de ses favoris : boite mail et divers titres de la presse nationale. Il aimait lire tout ce qui se passait dans le monde bien au chaud chez lui, la simple compréhension des évènements lui donnait l’impression de maitriser les choses, d’être un citoyen modèle, un acteur de la société. Puis il entamait sa recherche d’emploi qui tournait vite en rond tant les annonces étaient peu nombreuses dans son domaine. Régulièrement, il envoyait donc des candidatures spontanées dans les entreprises susceptibles d’embaucher son profil et il complétait sa quête professionnelle par un peu de réseautage sur Linkedin et Viadeo. Cela ne donnait pas grand-chose, Timothée ne brillait pas à ce jeu là.

Vers 11h30, il sortait pour faire quelques commissions dans un semainier bien établi. Le lundi et le jeudi : c’était le supermarché Champion et son vieux carrelage jaunissant. Le mardi, vendredi et dimanche : il allait à la boulangerie où il prenait un gros pain. Et le mercredi et samedi, il flânait au marché Ordener pour glaner quelques fruits et légumes frais. A son retour, il cuisinait puis déjeunait en compagnie du jeu des milles euros qu’il affectionnait beaucoup et le journal de 13h dont les fameux bips sonnaient la fin de la matinée.

L’après midi, il s’interdisait d’allumer un écran et se consacrait principalement à la lecture. Une ou deux fois par semaine, il profitait du tarif réduit d’un musée parisien. Et le mardi et vendredi, il courait trois quarts d’heure le long du Canal de l’Ourcq. Pour garder la forme. Le soir, c’était selon l’humeur. Parfois, il rejoignait des amis ou ses cousins dans un bar. Souvent, il allait au cinéma, accompagné ou pas, seul le choix du film revêtait une importance à ses yeux. Le dimanche, il déjeunait chez ses parents avec son frère. Timothée n’avait pas de petite amie et n’en avait jamais vraiment eue. Cela l’inquiétait un peu mais il préférait ne pas y penser.

Bref, sa vie était organisée pour ne pas laisser de place au doute et à l’ennui. En accord avec ses parents qui l’aidaient financièrement, il s’était donné un an pour trouver un poste dans son domaine avant de chercher un travail alimentaire. Alors il attendait, patiemment et méthodiquement, qu’on l’emploie à ce pourquoi il avait travaillé pendant toute sa scolarité.

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Comme il y avait quelque chose à fêter aujourd’hui, Timothée décida de se faire plaisir : ce serait viande et vin, tous les deux rouges. Il prit donc son cabas et se rendit au marché, rue Ordener. Les premières fois, sa timidité lui avait joué des tours et il était souvent revenu avec des kilos de produits frais qu’il peinait à manger avant qu’ils ne se gâtent. La faute aux marchands volubiles qui lui tendaient des fruits qu’il se sentait obligé de gouter puis d’acheter. La faute aussi aux super promotions qui proposaient grande quantité et petit prix au kilo. Trop tentant mais complètement inapproprié pour un célibataire comme lui.

Ce matin, il n’acheta que les produits dont il avait besoin, réussissant même à négocier une ristourne sur les pommes. Seul son tournedos se paya au prix fort, la qualité au tarif parisien. De retour chez lui, il mit son tablier et cuisina son repas. Appliqué et consciencieux. Les pommes de terre et les carottes furent coupées en morceaux et jetées dans une casserole d’eau qu’il mit à bouillir. Les épinards frais furent lavés et essorés avant de passer sur la planche à découper pour enlever les tiges. Puis il alluma France Inter, mit la table, déboucha le vin, un Madiran offert par son père, et s’en servit un verre. Aujourd’hui, Nicolas Stoufflet animait à Bords-les-Orgues. Au moment du Super Banco, il mit la viande et tous les légumes à revenir dans une poêle beurrée salée.

Quelques minutes plus tard, le déjeuner était fin prêt mais une information le troubla totalement. Le parti écolo s’apprêtait à faire une proposition de loi pour éliminer progressivement les emballages en plastique dur des produits de grande consommation et imposer les poches en plastique souple qui nécessitaient deux fois moins de matière à contenance équivalente. Timothée en perdit l’appétit, on parlait ni plus ni moins de condamner le métier pour lequel il venait justement d’être embauché. Dessiner un produit mou n’avait aucun intérêt.

La contrariété lui laissait le repas sur l’estomac, la coïncidence paraissait incroyable et cruelle. A croire que le sort s’acharnait contre lui, sept mois pour trouver un poste qui risquait de perdre sa raison d’être du jour au lendemain. Quand il s’attaqua à la vaisselle, la colère avait pris le dessus sur l’abattement. Enervement rapidement attisé par le bris du verre à vin qui lui échappa des mains.

Après une bordée de jurons qu’il ne put contenir, Timothée tenta de se calmer. Il mit donc la cafetière à l’œuvre et essaya de relativiser la mauvaise nouvelle. La loi n’était pas encore votée et elle avait de grandes chances de ne pas l’être. Les lobbies allaient batailler pour éviter cette catastrophe qui ruinerait des années d’effort marketing. Légèrement rassuré par ce raisonnement qui lui garantissait d’être du côté des puissants, il s’offrit quelques minutes pour savourer son café fumant et laissa son esprit divaguer en regardant la façade de l’immeuble d’en face dont il connaissait chaque détail.

Mais la détente fut rapidement interrompue quand lui revint à l’esprit ce qu’il avait vainement essayé d’oublier toute la semaine durant : l’enterrement de vie de garçon de son grand frère Tristan. Depuis des mois, la bande de copains de son frère organisait ledit évènement dans un interminable échange de courriels qui ne cessait de lui rappeler la fameuse échéance. Désormais demain.

Déjà peu emballé à l’idée de ces festivités où sa timidité serait mise à rude épreuve, il n’avait pas été du tout rassuré par la tournure qu’avait pris l’évènement. On était rapidement passé d’une simple soirée à un weekend complet à la campagne puis le projet d’une chorégraphie s’était imposé avant que l’enthousiasme général n’ajoute l’idée de déguisements animaliers. Un drôle de consensus s’était alors formé autour du clip « Single Ladies » où Beyoncé se trémoussait sexy sur talons hauts. Timothée restait très perplexe sur la qualité du spectacle ainsi envisagé et était surtout très inquiet concernant sa prestation.

Son manque d’assurance l’avait dissuadé de formuler le moindre commentaire et c’est donc résigné qu’il attendait la venue de cet évènement que le hasard du calendrier faisait désormais tomber la veille de son premier jour de travail. Cela n’arrangeait pas du tout Timothée qui regretta soudainement la monotonie maitrisée de son quotidien confortable.

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Le footing prévu par son emploi du temps arrivait donc à point nommé. Il enfila sa tenue sportive et laça ses chaussures de running puis sortit chercher un Vélib’ à louer pour se rendre au canal de l’Ourcq. Comme souvent à Montmartre, la station de sa rue était vide, la faute au sens de la pente. Les gens n’hésitaient pas à emprunter le vélo pour se laisser descendre mais peu avaient le courage de pédaler pour monter. Il poussa donc ses recherches en direction de la mairie du 18ème  et alla de déconvenues en déconfitures. Trois stations plus tard, il n’avait toujours pas trouvé son bicycle et son agacement remontait crescendo.

Rendu au niveau du métro Marcadet-Poissonniers, il se résolut à prendre un vélo cabossé qui couinait de partout. Acharnement du sort, tous les feux du parcours passèrent au rouge à son approche ce qui l’obligeait à freiner pour redémarrer dans les gaz d’échappement des véhicules qui accéléraient. Arrivé au canal, il commença à courir avec un affreux goût de pollution sur la langue et la contrariété aidant, un point de côté le prit au bout de quelques minutes pour ne le lâcher qu’à l’arrivée. Le retour se fit sur le même vélo, la mauvaise humeur et la sueur en plus.

Terriblement agacé par cet échec, il projeta une séance dvd pour enfin se détendre. La tête à son choix de film, il prit une longue douche brûlante et s’habilla. Puis, poussé par une forte envie de relâchement qui dépassa la retenue imposée par son éducation, Timothée s’offrit un inattendu plongeon sur son clic-clac. Malheureusement pour lui, la jouissance de ce petit moment de folie qu’il pensait bien mérité se conclut par un bruit sec et sonore. Celui de plusieurs lattes qui craquent.

Devant tant de poisse, Timothée ne put contenir le nouvel accès de colère qui lui fit saisir puis projeter violemment son coussin sur le mur en face. Malheureusement, celui-ci retomba mollement sur le bocal où deux poissons impuissants regardèrent leur propriétaire se prendre la tête dans les mains pendant que leur aquarium basculait dans le vide.

Impossible pour Timothée de rattraper le bocal qu’il vit s’éclater en morceaux sur le sol, projetant des éclats de verre dans toute la chambre et laissant les deux poissons à terre. Le premier réflexe de Timothée fut de courir à la cuisine où il ne trouva rien de mieux que la grande marmite qu’il avait achetée en prévision de bons pot-au-feu. Cette inauguration sans poireaux et sans os à moelle le dépita.

Et cela ne s’arrangea pas quand il constat qu’un des deux poissons saignait légèrement. Passé la minute de désarroi stérile, il épongea rapidement les cinq litres d’eau et aspira les morceaux de verre avant de se rendre à la clinique vétérinaire. C’est ainsi qu’il se retrouva dans la rue à porter une marmite où nageaient deux poissons. Dans la salle d’attente, il essuya des regards amusés qui ne l’amusèrent pas du tout puis il dût trouver les mots pour expliquer le problème au médecin qui rigola bien.

De retour sur les lieux du drame, il resta un long moment assis sur son canapé, passant de la colère au désespoir, à se demander ce qui lui arrivait. Tout foirait, le sort s’acharnait sur lui et fort injustement pensait-il. Même ses poissons qui tournaient dans leur nouvel aquarium semblaient se moquer de lui. Timothée se sentait bouillir intérieurement, d’une rage dont l’intensité le surprenait. Il ne comprenait pas cette journée, il avait obtenu ce qu’il attendait depuis des mois et tout s’était mis à cafouiller en cascade.

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N’ayant pas de meilleure idée, Timothée reprit son projet initial, celui de regarder un film. Son choix s’arrêta sans hésitation sur un classique du cinéma hollywoodien, « Piège de cristal ». C’était exactement ce dont il avait besoin, un film efficace où Bruce Willis campait le héros type. Un gentil bourrin à qui tout réussit et qui sauve le monde avec une nonchalance exubérante. Exactement ce qu’il n’était pas.

Malheureusement la perspective du lendemain hantait Timothée qui redoutait les festivités viriles prévues par la bande de son frère. Il allait devoir se déguiser pour danser sur « Single Ladies » et il n’était plus si sûr du dicton « Le ridicule ne tue pas ». L’idée de s’exposer ainsi aux regards et aux moqueries le terrorisait vraiment. Il imaginait toutes les situations gênantes possibles, tous ces moments où il ne saurait quoi faire ni quoi dire. Il n’avait jamais fait de « grosses soirées » et n’avait jamais été « bourré », il n’avait jamais rien fait de « fou » et n’avait jamais « couché avec une fille ». Timothée se sentait totalement nul, inapte à la vie en société, incapable de vivre les choses simplement. Tout l’angoissait, surtout les gens cool. Demain on allait le chambrer, le bousculer, le taquiner et il ne saurait pas faire face. L’ambiance du weekend ne lui permettrait pas de se réfugier dans les conversations sérieuses, les sujets d’actualité ou de société. Il serait en terrain inconnu, celui de la déconne et du lâcher prise.

Comme à chaque fois que l’angoisse était trop forte et qu’il ne parvenait pas à prendre le dessus, Timothée alluma donc la télévision et se mit à zapper frénétiquement. Le défilement des programmes l’hypnotisait et l’empêchait de gamberger, agissant sur son cerveau comme une drogue, totalement abrutissante et vaguement divertissante. C’était la phase apaisante, celle où on se laisse glisser dans une passivité hédoniste qui fait oublier tout le reste. Puis après une ou deux heures vient la phase de saturation où le corps s’ankylose et l’esprit fatigue. On se sent nauséeux, dégoûté de sombrer dans un état végétatif que l’on étire pourtant, proportionnellement au besoin de refoulement. Ce soir là, Timothée prolongea longtemps cette phase avant de trouver la force d’éteindre le téléviseur. Extinction qui provoqua logiquement le surgissement immédiat de l’angoisse originelle augmentée désormais de l’agacement de s’être ainsi laissé aller à la vacuité de ce réconfort superficiel.

La nuit fut terrible, l’esprit tiraillé par l’angoisse et le corps mis à l’épreuve par les trois lattes cassées du sommier. Le réveil du lendemain matin fut douloureux. Timothée était fourbu et avait somatisé ses contrariétés, son angoisse et sa colère en un abominable mal de tête qui rendait pénible chaque mouvement. Mais il ne pouvait annuler, son frère lui en voudrait trop. Alors il se traina jusqu’au métro pour rejoindre Porte Maillot où il avait rendez-vous avec trois amis de Tristan pour partir en voiture.

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Le gîte qu’ils avaient loué se situait entre Dauboeuf et Quatremare, non loin de deux autres villages qui s’appelaient Criqueboeuf et Hectomare. Naturellement, la discussion sur les noms des villes normandes occupa une bonne partie du trajet ce qui permit à Timothée d’intervenir une ou deux fois sans trop de risque avant de se faire discret au prétexte qu’il essayait de dormir. Le manque de sommeil et l’appréhension l’avaient mis patraque et le mal des transports n’arrangeait rien.

Quand ils arrivèrent à destination, Timothée s’était finalement endormi mais ce bonus de sommeil ne l’avait pas vraiment remis d’aplomb. La spirale des contrariétés fonctionnait à plein régime et il avait maintenant les cervicales en vrac. Le gîte était déjà ouvert car le reste de la bande et son frère étaient arrivés la veille au soir. Ils avaient fait le plein de victuailles et d’alcool. Tout était prêt pour faire la fête, sauf Timothée qui redoutait les prochaines heures quand ils seraient tous lancés comme des machines de guerre.

La préparation du déjeuner donna rapidement lieu à un apéritif pastis, tradition oblige. Timothée refusa poliment trois fois mais rendit les armes à la quatrième sollicitation ce qui donna lieu à un toast en bonne et due forme. On l’intégrait à marche forcée, impossible de résister. La grimace qu’il fit en buvant son alcool anisé déclencha une salve de rires et on fêta cela par une nouvelle tournée. Logique implacable.

Etrangement le pastis détendit Timothée qui se laissa peu à peu gagner par l’ambiance festive. Le déjeuner fut copieux et animé, c’était bon enfant et tout le monde semblait content de se retrouver. Timothée écoutait sans intervenir mais se surprit à rigoler de bon cœur aux histoires rocambolesques de la bande à son frère.

Au moment de la digestion, il trouva un fauteuil à l’écart pour une sieste. L’alcool lui avait fait oublier tous ses tracas de la veille et il profitait à plein de ce relâchement inespéré. Confortablement affalé, il s’endormit paisiblement dans le brouhaha des conversations qui allaient bon train. Personne ne l’avait encore embêté, il avait simplement annoncé son embauche, on l’avait félicité, son frère était content pour lui. Bref, tout se passait pour le mieux.

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On le réveilla deux heures plus tard car on servait l’apéro du soir, il était 16h30. Cette fois-ci, il se laissa facilement convaincre par un troisième pastis dont il avait apprécié l’effet délassant. On joua au tarot et Timothée se débrouilla bien. Il restait timide mais gagnait en confiance. Après la partie de cartes, on alluma une flambée et on prépara la table du diner. Au menu, raclette et vin de Savoie. La discussion embraya rapidement sur le mariage puis sur les souvenirs communs de jeunesse. A cette occasion, Timothée apprit de drôles d’histoires sur son grand frère qui, apparemment, n’était pas le plus sérieux de la bande.

La soirée était maintenant bien lancée ainsi que l’ivresse de Timothée qui semblait bien supporter la potion. Porté par l’ambiance bienveillante et joviale, il écoutait les bonhommes attablés qui racontaient leurs histoires en vieux routards de la déconne. Au moment du dessert, un des amis sortit une bouteille de sa confection, une verveine maison. Le genre de breuvage qui n’affiche pas son degré d’alcool mais qui transforme le cerveau en bouillie de neurones.

Ca ne manqua pas et Timothée décollait gentiment quand il fut décidé de lancer le spectacle. On l’attira alors dans une chambre où on lui enfila d’office un costume de poule ce qui ne le stressa même pas tant la verveine l’avait scotché. Quand tout le monde fut équipé, le cochon rose proposa une mini répétition de la danse qui se résuma à secouer le postérieur dans un mouvement extravagant. Tout le monde s’y essaya de concert et Timothée n’eut qu’à se laisser porter au milieu du groupe de joyeux drilles. Au bout de quelques minutes, on décida que c’était bien. Alors on installa Tristan dans le canapé du salon et on lança « Single Ladies » à fond sur la chaine hi-fi.

Entrèrent sur la scène improvisée devant la cheminée, une vache, un raton laveur, un dindon, un cochon rose, une poule et deux lapins blancs qui se mirent à se déhancher, déchainés, sur Beyoncé. Tristan rigola bien tant le spectacle était ridicule et l’idée saugrenue. Très vite, il enfila lui aussi un costume et rejoignit la bande sur la piste de danse. Timothée, fin bourré, avait définitivement oublié ses complexes et bougeait comme un damné dans son costume de poule. Les fous rires succédaient aux farandoles quand il chuta brusquement en heurtant de la tête l’accoudoir du canapé.

Tout le monde l’avait vu car c’était lui qui faisait le spectacle à ce moment là. Le choc avait provoqué un petit émoi même si Timothée s’était rapidement relevé. Mais une grosse bosse poussait sur sa tête et un coquard noircissait son œil droit. Un des amis, déguisé en lapin, osa alors : « Il semblerait que la poule nous ponde un œuf ». Tout le monde s’esclaffa sauf Tristan qui, en grand frère responsable, décida qu’on devait l’emmener immédiatement à l’hôpital.

Quelques minutes plus tard, Timothée se retrouva donc assis sur la banquette arrière soutenu par son frère. Deux amis s’étaient proposés pour aider, le moins alcoolisé des deux conduisait, le deuxième faisait office de copilote, genre : « T’as vu le stop ? ». La voiture n’avait pas fait deux kilomètres qu’ils tombèrent sur un barrage routier. Ca s’annonçait problématique car ils avaient tous bus au-delà de la limite et avaient de surcroit gardé leurs déguisements. On avait donc une poule convalescente et un cochon rose à l’arrière, et à l’avant deux lapins blancs aux yeux rougis. Tout cela ne faisait pas très sérieux.

Le gendarme fit avancer la voiture d’un geste professionnel mais quand il se baissa et pointa sa lampe torche pour voir l’intérieur de la voiture, il ne put contenir un sourire qui s’effaça aussitôt la fenêtre du conducteur baissée. L’odeur d’alcool et de transpiration avait remis le gendarme droit dans ses bottes et le contrôle des papiers tourna court. On les fit descendre du véhicule, Tristan prit alors vaillamment la parole en pointant l’œuf sur la tête de son frère. Le gendarme acquiesça et envoya la poule aux urgences pour un meilleur diagnostic tandis qu’ils installaient les autres dans le fourgon, direction la cellule de dégrisement.

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C’est ainsi que Timothée arriva aux urgences, déguisé en poule et accompagné d’un gardien de la paix. L’alcool aidant, il assuma la situation sans rougir et osa même quelques traits d’humour avec l’infirmière qui l’ausculta. Les examens ne révélèrent rien de grave mais on le garda tout de même en observation pour la nuit étant donné son niveau d’alcoolémie. Il ne s’en offusqua pas et s’endormit profondément dès qu’il fut allongé.

Le lendemain matin, il se réveilla avec une bonne gueule de bois et sur sa table de nuit, un bout de papier sur lequel étaient griffonnés un numéro de téléphone et un petit mot « Je n’ai jamais rencontré une poule si bavarde. Curieuse de vous revoir sans vos plumes… ». C’était sans aucun doute la jolie infirmière qui s’était occupée de lui la veille et Timothée oublia instantanément son mal de tête.

Quelques minutes plus tard, il vit débarquer un cochon rose et deux lapins blancs. Ils avaient passé une nuit spartiate à la gendarmerie et avaient été relâchés au petit matin avec le sermon de rigueur et quelques points en moins sur le permis du conducteur. De retour au gîte, ils dinèrent tous ensemble. Le reste de la bande avait nettoyé le salon et préparé le déjeuner. Timothée avait marqué les esprits et l’histoire fut enrichie de multiples anecdotes au gré de la discussion.

Quand il rentra chez lui, il était bien fatigué mais surtout terriblement changé. Sa bosse et son coquard verdissant avaient fait de lui un autre homme. Bien sûr, sa tête de vainqueur ne serait pas du plus bel effet pour son premier jour de travail mais Timothée ne s’en inquiétait pas. Il trouverait bien quelque chose à répondre car il faisait désormais parti de ceux qui avaient une histoire à raconter.